plage dans les Landes

Billet de plage : que demande le peuple ?

Aussi loin que remonte ma mémoire, j’ai toujours aimé la mer. Même aux heures de dépression les plus sombres, la vue de l’immensité bleue et scintillante qui se découvre au détour d’un chemin n’a jamais manqué de redonner de l’élan à mon cœur fatigué. Quand tout semble perdu, quand les choses de la terre n’ont plus de saveur et que je ne me sens plus à ma place nulle part, l’océan, lui, m’ouvre ses bras. Et je sais que si un jour la vie sur le bitume me devient trop intolérable, je trouverai toujours dans l’océan une terre d’accueil…

Je suis sur une plage de l’Atlantique, un peu au nord de Soorts-Hossegor. C’est une plage de sable, comme il y en a tant entre Bordeaux et Biarritz. On dirait que toute la côte aquitaine, depuis Lacanau et jusqu’au Pays basque, n’est qu’une longue bande de sable ourlée de dunes…

On arrive à cette plage par un petit chemin bordé de canisses à travers une forêt de pins. Il faut escalader une dune ; aussitôt que l’on débouche sur l’autre versant, l’océan s’offre tout d’un coup à la vue ! Et, comme au temps de mon enfance, c’est toujours le même ravissement.

Souvenirs de Russie

Quand j’étais enfant, c’était à la mer Noire que nous allions. Nous avons sillonné toute la côte qui s’étend de la Crimée jusqu’à la Géorgie, grenouillant d’une ville à l’autre dans ces petites camionnettes qu’on attrape au vol et que les Russes appellent les marchroutkas. À cette époque — juste après la chute de l’URSS — nous n’avions ni carte de crédit, ni téléphone portable, ni internet… Le moindre déplacement devenait une aventure ! Aujourd’hui, sur une plage à 4000 km de là, j’ouvre Google Maps : c’est si étrange de voir, transcrits du cyrillique, les noms de toutes les localités où nous avons séjourné il y a trente ans : Touapsé, Guélendjik, Djoubga, Arkhipo-Ossipovka, Sotchi… Toute mon enfance dans le creux de ma main.

À cette époque, je voyageais toujours avec ma mère. Nous logions chez l’habitant. À peine arrivées, nos bagages déposés, nous nous hâtions vers la plage, comme aimantées par la mer. Est-ce une sorte de réflexe atavique ? Se hâter vers la mer originelle, dont toute vie est sortie… En tout cas, je me souviens de la joie immense qui soulevait ma poitrine dès que je L’apercevais — qu’elle fût bleu azur, verdâtre, ou même d’un gris menaçant, par mauvais temps…

Vodka, semechki, hardbass…

Je me souviens des plages de galets, noires de monde ; du chemin de fer qui passait juste derrière ; des navires au loin. A cette époque, il me semble qu’on n’avait pas le même rapport au danger : les gens faisaient du jet-ski au milieu des baigneurs, et il y avait des machins gonflables qu’un bateau à moteur traînait avec des accélérations redoutables, ne s’arrêtant qu’après avoir éjecté la moitié des passagers. Des jeunes femmes slalomaient entre les serviettes avec des glacières. Elles vendaient des esquimaux et des cornets de graines de tournesol torréfiées. En Russie, en été, tout le monde passait son temps à bouffer ces satanées graines emballées dans du papier journal. On les appelle semechki — c’est un sport national, qui laisse les mains et les dents noircies, et un goût âcre dans la bouche…

Il y avait aussi des gens qui se baladaient avec des perroquets et des petits singes pour faire des photos. J’ai quelque part un polaroïd de moi à cinq ans, avec un ouistiti sur l’épaule… Il y avait même des Noirs qui se promenaient avec un pagne en raphia, et on pouvait se faire prendre en photo avec eux pour quelques roubles.

Aujourd’hui, tout cela est bien ordonné et moderne. Depuis qu’il y a eu les JO à Sotchi en 2014, l’endroit n’a plus rien à envier aux villes les plus bétonnées et gentrifiées de la Côte d’Azur. Dans le village d’Arkhipo-Ossipovka, où l’on m’a prise en photo avec le ouistiti, le gazoduc Blue Stream plonge sous la mer pour acheminer du gaz jusqu’à la Turquie, par milliards de mètres cubes…

Calme plat

L’océan est paisible, aujourd’hui. Il fait 35 °C dans les terres, mais au bord de l’eau le ressenti est parfait. J’ai les pieds fourrés dans le sable et du sel sur la peau. De temps en temps, je lève le nez de mon bouquin pour surveiller mon fils, qui saute dans les vagues. C’est le calme plat, aujourd’hui — les surfeurs sont bredouilles.

Il y a tant de livres à lire sur la plage ! S’embarquer pour les mers du sud avec Jack London ; relire Robinson Crusoé ; les romans d’aventure de Valentin Pikul, et bien sûr Capitaines Courageux de Kipling. Un jour, j’offrirai ce livre à mon fils… Et l’un de mes romans préférés — Sa Majesté des mouches, de William Golding ! C’est l’histoire d’un avion rempli de petits garçons qui s’échoue sur une île déserte du Pacifique, et de la société qu’ils vont organiser pour survivre…

Insta @hibouquine_

Que demande le peuple ?

L’océan est paisible… On a du mal à imaginer qu’il y a quelque part un continent de plastique à la dérive ; que des migrants sont en train de se noyer en Méditerrannée, et que la rupture d’un gazoduc dans le Golfe du Mexique vient de créer un œil de feu géant en plein milieu de l’océan.

C’est le soir. On monte sur la dune pour voir le coucher de soleil et dîner dans un restaurant branché. Chaises longue avec vue sur l’océan, chair de crabe en tapas, moules au pistou et assiette de charcuterie à partager. On commande un pichet de sangria. Que demande le peuple ?

On redescend faire un tour sur la plage. C’est la marée basse — on peut marcher longtemps en ayant de l’eau seulement jusqu’aux genoux.

Je trouve, traînant sur le sable comme une méduse, une poche de colostomie. Avec dégoût, je l’attrape entre le pouce et l’index et refais le chemin jusqu’au bar, comme une pénitence. Je mets un point d’honneur à jeter l’immonde chose dans une poubelle.

Le peuple demande qu’il n’y ait plus de migrants noyés en mer, et que tout le monde ait de quoi manger des tapas en sur la plage. Le peuple demande qu’il n’y ait plus de marées noires ni de gazoducs qui explosent. Le peuple demande qu’en se promenant sur la plage, on ne tombe plus sur des poches de colostomie.

J’aime la mer.

Ksenia P., Instagram @ksenia_potrapeliouk_autrice