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Pourquoi je ne dis plus « travailleuses du sexe » en parlant des prostituées.

Un an après avoir publié mon premier livre, j’ai décidé d’entièrement réécrire la nouvelle qui était intitulée « La Travailleuse ». Je ne supportais plus le ton complaisant que j’avais adopté par le passé pour traiter ce sujet. Je ne supportais plus le choix des mots.

J’y ai mis toute mon âme. De description un peu molle et politiquement correcte, mon texte s’est transformé en pamphlet virulent contre la prostitution. Il a pris tellement de consistance que j’ai décidé de l’éditer à part, sous le titre (ironique) Un métier comme un autre. Il est disponible à la Fnac, sur Amazon, Decitre et dans n’importe quelle librairie (sur commande).

Mon livre enfin disponible

Il faut dire qu’en un an, mes convictions politiques ont considérablement évolué. Notamment mes idées sur le féminisme, qui sont devenues beaucoup plus radicales et marxistes. Il s’est ensuivi le fait que je n’assumais plus d’avoir intitulé une de mes nouvelles « La Travailleuse ».

« La Travailleuse » se déroulait à Montréal, et parlait d’une femme qui avait des rapports intimes avec des hommes en échange d’argent. Autrement dit une escort-girl, une masseuse érotique, une hôtesse… Toutes ces expressions qui ne sont que des euphémismes qui désignent des prostituées – ou personnes en situation de prostitution, comme disent les féministes radicales abolitionnistes. Au sens strict, c’est cette dernière expression que l’on devrait utiliser, car elle met à distance d’un côté les personnes, et de l’autre la prostitution, qui est une situation qu’elles subissent, mais à laquelle elles ne se réduisent pas.

Dans sa première version, le propos de ma nouvelle n’était pas politisé : il s’agissait d’une matinée dans la vie d’une prostituée, dont la routine était bousculée par l’irruption inattendue de… (bref, lisez le livre pour savoir). J’ai utilisé tout le vocabulaire consensuel à la mode en ce moment : travailleuse du sexe, métier, job, activité, service… Car même si, en mon for intérieur, je savais déjà que la prostitution est un fléau absolu qu’il faut éradiquer, je redoutais de m’aliéner des lecteurs potentiels. Comme beaucoup de femmes qui prennent la parole sur des sujets clivants, j’avais surtout pour préoccupation de n’offenser personne.

Ô, comme j’ai changé.

Le chancre du féminisme libéral

Après une année passée à lire et à réfléchir, à me replonger dans mes souvenirs et à échanger avec des militantes courageuses, j’ai eu une sorte de révélation spirituelle. Je ne me sens plus obligée de cacher tout le mal que je pense de la prostitution, et du féminisme libéral en général. Ce féminisme qui nous fait croire qu’il suffit de déclarer les femmes et les hommes égaux en droits, pour que l’égalité advienne comme par magie dans l’ensemble de la société. Ce féminisme bourgeois, qui nie que l’émancipation des femmes ne pourra jamais être effective tant que nous resterons dans un système capitaliste. Ce féminisme complaisant, qui décrète que chacune peut faire ce qu’elle veut (y compris se laisser violer ou voiler, ou être une bobonne dont le seul but est de servir son mari, comme au bon vieux temps). Ce féminisme politiquement correct, à la mode, qui ne bouscule pas le ronron de la société marchande.

C’est aussi un féminisme masculiniste, puisqu’il prétend vouloir intégrer les hommes, auxquels il demande sans cesse si nos revendications ne les dérangent pas trop. C’est le féminisme qui baisse la tête quand un mec débarque dans une conversation et se met à expliquer quelle est la bonne façon pour une femme de percevoir son oppression et de militer. C’est le féminisme qui dit : « Oui mais quand même, il faudrait prendre en compte ce que les hommes en pensent ». Il ne faudrait quand même pas qu’ils perdent leurs avantages.

Le féminisme libéral, c’est le ALL LIVES MATTER du féminisme. C’est un chancre purulent qu’il faut guérir : et le seul remède, c’est le marxisme. C’est envisager les rapports de pouvoir sous le prisme de la lutte des classes. Dégager des tendances systémiques, définir des intérêts communs, et lutter pour l’émancipation collective en dépassant ses propres petits intérêts individualistes.

Donc non, le féminisme ce n’est pas « faire ce qu’on veut ». C’est libérer une classe de l’oppression. (Et cette classe, ce sont les êtres humains de sexe féminin). Et on ne peut pas se battre contre une oppression ET vouloir se préoccuper des intérêts des oppresseurs.

Rassemblement du collectif Offensive Féministe 45, Photo Pascal Proust

Or, la prostitution / pornographie est un système qui profite exclusivement aux hommes, au détriment des femmes (et parfois même des enfants). Et même lorsque ce sont des personnes de sexe masculin qui se prostituent, les clients sont ENCORE des hommes. Donc on ne peut pas lutter contre ce système violent et dégradant, et en même temps dire : « Oui mais… les pauvres hommes… il y a la misère sexuelle et tout ça ».

« Tout ça », c’est l’espèce de consensus qui admet que « les hommes, ça a besoin de baiser », « les hommes, ça aime les nichons », « les hommes, s’ils ne trouvent pas à se vider, ils vont devenir violents ou dépressifs ». Comme ce mec qui me dit : « Moi, en principe je suis contre le porno. Mais bon, je suis un mec, donc je ne vais pas me plaindre quand une fille veut montrer son corps ! » Tout ça, ce sont les symptômes d’une conception toxique de la masculinité… Mais mon propos à ce sujet s’arrête ici, car c’est à eux-mêmes de gérer leurs émotions et leur libido pour qu’elles ne s’exercent pas au détriment des femmes. Il faut que les hommes redéfinissent la masculinité pour qu’ils n’aient pas à devenir des violeurs pour l’exercer.

Les hommes qui se battent pour leurs « droits » (Rappel : le sexe n’est pas un droit ni un devoir)

Connotation pro-sexe

Pour en revenir à ma nouvelle, il était hors de question que je conserve le titre « La Travailleuse » car ce terme est trop connoté pro-sexe. Il a été complètement dévoyé. Utiliser le terme « travailleuse du sexe » pour parler des femmes en situation de prostitution, c’est cautionner l’idée que « le sexe » est un travail comme un autre ; une option de carrière valable.

Il va sans dire – mais je tiens tout de même à le préciser – qu’il ne s’agit pas de rabaisser les femmes qui se retrouvent dans l’engrenage de ce système. Car nous sommes toutes formatées par les messages sexistes propagés par les médias, par le matraquage permanent visant à nous faire croire que la valeur d’une femme se mesure à son physique, à sa baisabilité. Beaucoup de femmes finissent par intégrer complètement ce message. Et au lieu de chercher à abolir le système, elles se débrouillent individuellement pour survivre à l’intérieur de lui.

Le complexe médiatico-pornographique qui cautionne et justifie la prostitution a réussi un impressionnant tour de force. Il a fait croire aux femmes qu’en faisant exactement ce que veulent les hommes, elles vont se LIBERER. Balaise.

Ma nouvelle a donc changé de titre et s’appelle désormais « Un métier comme un autre ». Pour que personne ne prenne cette expression au premier degré, j’ai rajouté un sous-titre : « Manifeste contre la prostitution ». Même si ce n’est pas un manifeste au sens strict, j’espère que ma façon d’en parler ne laissera de doute à personne sur ma position sur ce sujet. D’ici quelques jours, ce texte paraîtra séparément du reste du recueil, avec une préface qui reprendra les thèmes que je viens de développer.

J’espère qu’il allumera dans vos cœurs la même flamme rebelle que celle qui brûle dans le mien.

Ksenia P., Instagram @ksenia_potrapeliouk_autrice

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