simpsons moment de paniquer

Mardi, 17 mars 2020

Il y a 366 jours, le président Macron a prononcé un discours. Il a annoncé à des millions de Français ébahis (et plutôt grognons), que « les déplacements allaient être très fortement limités » dans les jours à venir. Sans, le nommer, il instaurait un confinement de la population – qui, au départ, était censé durer deux semaines. Le bilan de la pandémie en France était alors de 175 morts…

Comme je l’ai déjà annoncé sur certains réseaux sociaux, je suis en train de travailler sur un livre qui, sous la forme d’un journal intime, raconte la vie d’une jeune femme « neuro-atypique » pendant le printemps 2020. Justine, qui est aussi maman d’un petit garçon, va se retrouver confrontée à la solitude, la maladie mentale, et va vivre un internement en hôpital psychiatrique en plein confinement. Mais au départ, son petit ami – un « néo-rural » qui cultive du cannabis en Limousin – l’invite à se réfugier dans sa maison de campagne. Je vous offre donc la lecture d’un extrait de mon prochain livre : le passage où Justine, cédant à la proposition de son copain, quitte la ville avec son fils Malony, le 17 mars 2020.

Crédit photo : le blog du Gentleman Moderne

Journal de Justine : Violence des échanges en milieu confiné. Mardi, 17 mars 2020.

COVID19 EN FRANCE : 7730 CAS CONFIRMÉS, 175 MORTS.

Ambiance de fin du monde.

Arthur est parti tôt ce matin, il devait repasser à l’usine pour récupérer ses affaires. La production s’est arrêtée à cause de la pandémie, alors ils se débarrassent de tous les contrats précaires. Comme Arthur est en intérim, c’est lui le contrat précaire ! Il n’a donc plus de travail.

Il a dû partir le ventre vide, car on avait fini toutes les croûtes de pizza et il ne restait plus une seule miette de nourriture dans l’appartement. Je me suis sentie un peu coupable vis à vis de Malony, alors j’ai coupé une feuille d’aloe vera pour lui faire manger la pulpe. Puis je me suis souvenue qu’il faut la faire cuire, et la pulpe est entourée d’une gaine de latex hautement toxique. Alors je la lui ai arraché des mains, en me disant que je suis vraiment une mère épouvantable… Malony a dû le sentir, car il m’a regardé intensément avec ses grands yeux noirs qui comprennent tout, et il m’a dit : « Mais c’est pas grave, maman », de sa petite voix de chaton.

J’espère quand même qu’il ne racontera à personne qu’on se nourrit de croûtes de pizza depuis une semaine. Si les services sociaux l’apprenaient, je pourrais avoir de sérieux ennuis.

Le timing était serré, car le confinement commençait à midi et il fallait en plus le temps d’aller jusqu’à chez Arthur. J’ai entassé nos vêtements dans une grande valise – heureusement que j’utilise la méthode KonMari pour faire mon rangement, ça a facilité les choses. Je n’ai pas eu le temps de faire des rectangles très nets, ni de trier par couleur ; mais enfin c’était mieux que de tout jeter pêle-mêle. Malony a choisi quelques petites voitures que j’ai emballées dans son sac à dos. Je voulais emporter tous mes Harry Potter, mais ils ne logeaient pas dans la valise et j’avais peur de les abimer en route. De toute façon, en quinze jours je n’aurai pas le temps de tous les relire.

Enfin, tous les médicaments ont fini par être entassés dans la poche avant de la valise. J’ai piqué une crise de nerfs au moment de quitter l’appartement. La cage d’escalier semblait fourmiller de mille dangers. Et si, quand j’ouvrirais la porte de l’appartement, nos poumons étaient soudain envahis par des miasmes mortels ? Et si un de nos voisins était contaminé et avait éternué au moment de rentrer chez lui, répandant copieusement des germes de coronavirus dans les parties communes ? La cabine de l’ascenseur me paraissait particulièrement redoutable, avec son atmosphère confinée et ses boutons que tous les locataires touchent avec leurs doigts dégueulasses.

Malony s’est innocemment avancé dans le couloir, et a tendu la main vers l’interrupteur. Alors là je suis devenue hystérique, je l’ai attrapé par la capuche et je l’ai traîné en arrière dans l’appartement… J’ai sorti des chiffons, un bidon d’alcool à brûler, et une écharpe que j’ai enroulée autour de sa tête comme un passe-montagne. Je lui ai crié de ne surtout rien toucher, de marcher sur la pointe des pieds dès que nous serions sortis de l’appartement, et de bloquer sa respiration si par malheur nous croisions quelqu’un. Il avait l’air terrorisé, mais je ne me contrôlais plus. Je n’arrêtais pas de hurler : « Il y a un méchant virus ultra dangereux ! Il faut écouter maman, si tu ne veux pas mourir ! »

Malony s’est mis à pleurer. Ça m’a fait un peu coupée dans mon élan apocalyptique ; mais je n’étais hélas pas en état de le rassurer. Dans un ultime mouvement de panique, j’ai enfilé un masque de plongée avec un tuba, des gants de ménage, et c’est ainsi que nous avons enfin pu quitter notre appartement, équipés comme des cosmonautes.

Nous progressions à tâtons dans le couloir ; j’y voyais à peine, à cause de la buée qui s’accumulait dans mon masque de plongée. J’avais imbibé un chiffon d’alcool à brûler, et j’en frottais tout ce qui me tombait sous la main : l’interrupteur, la rambarde de l’escalier, le bouton de l’ascenseur… Une fois à l’intérieur de la cabine, j’ai furieusement désinfecté le bouton du rez-de-chaussée avant d’appuyer dessus. Cela s’est révélé être une erreur ; on a failli perdre connaissance une fois qu’on s’est retrouvés confinés dans ce minuscule espace pendant la descente, avec toutes les effluves chimiques qui nous montaient à la tête.

Enfin l’air libre.

Même protocole pour la voiture : j’ai frotté les portières, le tableau de bord, le volant et le levier de vitesse avec de l’alcool à brûler. Il a fallu ensuite rouler avec les fenêtres ouvertes, car l’atmosphère était vraiment trop toxique. Malony était trop choqué pour se plaindre ; tétanisé sur la banquette arrière, il n’a pas émis un son pendant tout le trajet. J’aurais voulu dire quelque chose pour le rassurer, mais j’étais trop occupée à maintenir mon propre esprit à flot et à ne pas commettre d’accident.

Il y avait un nombre incroyable de voitures sur la route, on a mis vingt minutes pour faire un kilomètre sur le boulevard. Je suppose que tout le monde courait se planquer à la campagne. Un vrai exode urbain ! Pour passer le temps dans les embouteillages, je décomposais les numéros des plaques d’immatriculation en produits de nombres premiers. Les autres conducteurs me regardaient bizarrement. J’ai commencé à me demander si je n’étais pas en pleine crise de paranoïa ; ma vue se brouillait, j’étais au bord du malaise… Puis j’ai réalisé que j’avais toujours mon masque de plongée intégral sur la tête ! Tout s’explique !

Nous avons débarqué chez Arthur à midi moins cinq. Sa maison est vraiment horrible. C’est une immense bâtisse décrépite d’au moins trois cents mètres carrés. Ça, pour avoir de la place, c’est sûr qu’il y en a ! Mais les murs sont tout lézardés, c’est sombre, humide, et mal chauffé. Il y a un tas de gravats dans le salon, qui traîne depuis l’abattage d’une cloison. Il n’y a pas la Fibre. Ça capte mal. La plomberie est fichue.

Arthur s’est installé ici il y a deux ans, et j’ai toujours évité cet endroit autant que possible. Pour y accéder il faut prendre la route d’Angoulême, la quitter au bout de vingt minutes, et s’enfoncer dans la forêt par des chemins sinueux. Enfin, à la limite de la Charente, au bout d’un sentier cahoteux, on arrive devant une grande baraque croulante au milieu d’un terrain envahi d’herbes folles.

Arthur vient de Paris. Il fait partie de ces néo-ruraux qui ont proliféré dans les campagnes ces dernières années, fatigués de se coltiner des logements minuscules, des trajets interminables, et de respirer les pots d’échappement. A première vue, l’idée est bonne – redynamiser les campagnes, tout ça. Mais il a sous-estimé l’énergie nécessaire à l’entretien d’une vieille maison paysanne, le coût des travaux, et le manque de couverture satellite. Cela dit, il a atteint son but principal : pouvoir cultiver un champ de cannabis. Il installe ses pieds au milieu d’autres plantations – un champ de maïs, par exemple. Il a suffisamment de spots guérillas pour assurer sa consommation personnelle, et arrondir ses fins de mois. C’est un peu sa revanche sur la société, sur le travail à l’usine et le manque d’opportunités. Enfin c’est ce qu’il dit ; mais parfois j’ai l’impression qu’il aime juste être défoncé.

Quand nous sommes arrivés, il faisait gris. Arthur était en train de fumer un joint en jouant à la PS4. Le chien s’est jeté sur nous – j’ai cru qu’il allait faire une rupture d’anévrisme à force de sauter de joie.

Le confinement est entré en vigueur à midi. Ça y est, je suis officiellement confinée avec Arthur et Malony !

© Copyright Ksenia POTRAPELIOUK